La forteresse de Kronborg : catalogue d’exposition & fortifications inefficaces

En partant d’un catalogue d’exposition qui nous a été transmis par un donateur, penchons-nous sur le cas ambivalent de la forteresse de Kronborg, déchirée entre sa qualité de chef d’oeuvre architectural et de citadelle fortifiée barrant l’accès à la mer Baltique ; et plongeons-nous dans l’évolution de la poliorcétique – l’art de la défense des places-fortes – entre le XVIe et le XVIIe siècle.

 

Un donateur anonyme nous a récemment confié un unique livret : point de vaste collection, donc, ni d’importante valeur marchande. Mais à Mem01re, nous savons percevoir l’intérêt de ces objets de la vie de tous les jours. Il s’agit du catalogue d’exposition de la forteresse de Kronborg, au Danemark, édité en 1969. Une cent-cinquantaine de pages simplement composées d’une introduction, puis du catalogue lui-même, illustré de photos en noir et blanc et doté d’un commentaire quadrilingue. En tout, cinquante-sept planches portant sur les tapisseries, les pièces des ailes habitées et les différents éléments architecturaux de Kronborg. La forteresse ayant été ouverte au public en 1938, ce catalogue de 1969 fait donc transparaître la disposition du musée telle qu’elle était peu après son ouverture, sachant qu’il a été plusieurs fois remanié et modernisé depuis.

Exemple de planche : une tapisserie  représentant une scène antique (p. 109).

L’introduction nous apprend que la construction de la forteresse actuelle a été initiée par le roi Éric de Poméranie, en 1574, en réutilisant les fondations d’un château médiéval antérieur, dont elle préserva la forme carrée. Par son apparence, nous pouvons supposer qu’elle avait un intérêt double : d’un côté, la splendeur du style renaissance du château lui-même lui permettait de servir de résidence royale ; et d’un autre côté, les fortifications (mal conçues – nous y reviendrons) attestaient de son usage militaire. En effet, la forteresse bloquait le mince détroit du Sund, qui donnait l’accès à la mer Baltique. Mieux que militaire, nous devrions dire militaro-administratif, puisque le contrôle du détroit permettait au roi de prélever des droits de péage à tous les navires qui passaient par là. Gare aux embarcations qui essayaient de resquiller : il ne fait aucun doute que des tirs de semonce allaient les recevoir pour les forcer à accoster et à présenter la monnaie.

Plan du site. En rouge, les fortifications de 1574 (p. 138, colorisées par nos soins).

Les fortifications qui furent construites dès 1574 tentèrent de respecter les méthodes modernes de défense des places, en se dotant de quatre bastions, un à chaque angle. Nous avons là l’ancêtre de ce qui est connu du grand public sous le nom de « forteresse à la Vauban », ou « forteresse en étoile ». Il faut savoir qu’à la fin du Moyen Âge, la modernisation de l’artillerie mit à mal les châteaux médiévaux, dont les murs hauts et fins s’écroulaient facilement sous les tirs ciblés de l’attaquant. Lors des XVe et XVIe siècles, on baissa en conséquence la hauteur de ces murs tout en leur donnant de l’épaisseur : ainsi naquit le principe du bastion, disposé presque à ras du sol et totalement rempli de terre battue, le rendant en conséquence difficile à viser et presque impossible à détruire. Ces bastions pointus étaient disposés autour de la place à défendre – qui était, souvent, un ancien château devenu obsolète – et étaient censés couvrir les alentours sans offrir d’angle mort ou de couverture à l’ennemi.

Estimation de la zone couverte par l’artillerie (en vert). Notez les angles morts dans la continuité des bastions. Ceci rend seulement compte de la couverture des façades saillantes des bastions.

Kronborg échoua partiellement à cette tâche, comme nous pouvons le déduire grâce au plan figurant à la fin du catalogue, et que nous reproduisons ci-dessus. Comme le demandaient les principes de poliorcétique du XVIe siècle, quatre bastions (en rouge) furent bâtis à l’extérieur du château lui-même (la forme centrale carrée, grisée), à chaque angle. Mais le tracé pose plusieurs problèmes. Le bastion nord-est est très proche du château, et la configuration du complexe défensif s’en retrouve très altérée (les plus narquois diront qu’il est difforme) ; cela vient peut-être de la proximité de l’eau, et les architectes jugèrent probablement que le sable était trop meuble pour accueillir des fondations. Plus grave, les bastions se couvrent mal les uns les autres. Même si leurs petits côtés couvrent efficacement les murs principaux, leurs longs côtés (les pointes) seraient incapables de viser les bastions voisins, dans le cas où ceux-ci seraient pris d’assaut et qu’il faudrait les couvrir. De plus, un angle mort se trouve dans la continuité de chaque bastion : un attaquant pourrait lancer une attaque depuis ces lieux en toute sécurité, sans grande crainte de l’artillerie ennemie. Idéalement, il aurait fallu adopter un plan de fortifications polygonal et non rectangulaire, où les bastions, à chaque angle, auraient pu entièrement couvrir les bastions voisins ; mais par cette suggestion, nous commettons un anachronisme : c’est par l’expérience pratique que les ingénieurs, au siècle suivant, mirent effectivement cette configuration au point. Dans tous les cas, en 1658, lors de la guerre dano-suédoise, la forteresse fut assiégée et se rendit après avoir échoué à se défendre. Du reste, le château lui-même souffrit considérablement des tirs suédois : ainsi dressé au-dessus de la ligne de fortifications, il constituait une cible facile.

Vue des fortifications de 1688, dessinée vers 1750. Celles de 1574 sont toujours visibles autour du château. Source : archives nationales du Danemark.

Dès 1688, des fortifications modernisées furent bâties autour des anciennes. Cette fois, les défenses se trouvèrent parfaitement conçues, et furent fidèles aux meilleurs principes de poliorcétique de l’époque, en s’étendant sur plusieurs niveaux. D’abord, au pied des bastions anciens, prenait place une rangée de trois nouveaux bastions en flèche (deux demi-bastions et un bastion central, pourvu lui-même d’un réduit intérieur supplémentaire). Puis, séparée par un large fossé rempli d’eau et par un étroit pont-levis, venait une large couronne de cinq bastions en demi-lune (dont deux dotés de réduits supplémentaires) reliés par des courtines. Et enfin, directement disposée face à l’attaquant, était bâtie une rangée de chemins couverts défendus à l’avant par un glacis (un talus raide), et totalement découverts à l’arrière (pour que les défenseurs puissent viser les chemins couverts si jamais les attaquants les capturaient).

Vue d’oiseau du détroit, de la forteresse de Kronborg et de la ville d’Elseneur, 1588 (p. 23). Ce sont donc les fortifications de 1574.

Kronborg, fortifié à neuf, aurait dû être infernal à conquérir ; mais il ne fut plus jamais attaqué, signe probable de la qualité de son nouveau complexe défensif… En revanche, il fut utilisé comme prison. En 1772, il servit de geôle à Caroline-Mathilde, la sœur du roi d’Angleterre, emprisonnée pour avoir délaissé son époux, Christian VII de Danemark, atteint d’une déficience mentale, en entretenant une relation adultérine avec le médecin royal. Mais ceci est une autre histoire. ♦

 

Document  source : Kronborg, Langkjærs bogtrykkeri, Copenhague, 1969. Fonds anonyme « Kronborg », Mem01re.